Carnet de route d’un photographe lyonnais largué dans la capitale du béton sensible. Tony Noel est un photographe français spécialisé dans la photographie de lieux et les campagnes de mode. Son travail explore la frontière entre les environnements urbains et le design humain.
Jour 1
7h02 Arrivée à Tempelhof
Je débarque à Tempelhof comme on entre dans une installation de Tino Sehgal : rien ne bouge, tout pèse. L’équipe me rejoint avec la nonchalance typiquement berlinoise : « on commencera quand la lumière aura décidé ». Traduction : jamais, donc on entame café sur café. Je regarde autour, l’automne a repeint la ville en mode mélancolie premium.La moindre feuille morte semble calibrée. Les façades absorbent la lumière comme un secret d’État. Les silhouettes s’habillent toutes en nuances de gris. On dirait un moodboard dictatorial, mais chaleureux dans sa froideur. Parfait, la journée sera monotone, feutrée, avec ce petit côté « Berlin s’excuse de respirer ».
8h40 Mitte

On plante le décor à Mitte, évidemment. C’est un cliché. Oui. Mais un cliché qui marche. Mitte, c’est ce quartier où tout le monde semble sortir d’une série Arte : consultants créatifs, DJ vegan, développeurs insomniaques. La lumière ? Un brouillard volontaire qui transforme chaque façade en toile abstraite. Bennie, notre modèle du jour, fume comme si c’était son métier. Un mur de verre reflète son manteau dans une symétrie presque insolente. La fumée rajoute une couche de « j’existe mais je n’ai pas demandé à être photographié ». Le lifestyle pur : un geste banal dans un décor qui ne l’est pas. Ce que j’adore ici, c’est l’impossibilité du faux-semblant.
Tu ne peux pas tricher à Berlin : elle voit, juge, corrige tout et me dicte mes angles :
– basculer un peu à gauche pour éviter le type qui proteste contre quelque chose
– recentrer pour attraper la façade quadrillée
– sous-exposer légèrement pour garder l’automne dans sa pure expression.
11h12 Hackescher Markt

Les ruelles autour de Hackescher Markt, c’est mon Disneyland : briques qui s’effondrent, graffitis dictatoriaux, cafés aux murs lépreux, portes qui grincent comme si elles avaient un un passé moral douteux. Lucie, modèle numéro deux, marche dans ce décor comme si elle y avait grandi. Son manteau s’aligne à merveille avec les textures du quartier : ni trop neuf, ni trop propre, ni trop fier de lui. Le rêve. Je shoote en 35 mm pour attraper les bords du chaos. Un gamin passe sur une trottinette. Une vieille dame peste en allemand. Des feuilles mortes s’entêtent à jouer les figurantes. Et moi, au milieu, j’essaie de faire comme si tout cela était prévu. Le lifestyle, en vrai, c’est simple : tu trouves un moment de vie, tu déclenches, et tu t’écartes. La ville fait le reste.
15h47 Spree
Lumière liquéfiée On finit la journée sur les rives de la Spree. Le fleuve ressemble à un écran d’ordinateur en veille : riche, sombre, légèrement impatient. Lucie avance sur une passerelle métallique. Le vent soulève sa veste comme si la météo avait décidé d’être notre assistant lumière. L’or automnal tape contre le métal, créant une ambiance mi-mélancolique, mi-scandinave, 100 % carte postale dépressive.
Je prends huit clichés. Le neuvième aurait été de trop. La ville a dit « stop ».
Fin du jour 1.
Jour 2
7h55 Kottbusser Tor
Si Berlin avait un nombril, ce serait Kottbusser Tor. La musique ? Le bruit de l’urbanisme qui se plaint. L’air ? Un mélange de currywurst, d’essence et de résignation heureuse. Le décor ? Des barres d’immeubles qui dominent la scène comme des parrains silencieux. Notre modèle porte des chaussures techniques : semelles épaisses, coupe tactique, silhouette fonctionnelle prête à survivre à une attaque de drones. Le GORPCORE, c’est ça : se préparer à l’apocalypse en étant très, très stylé. Je shoote au ras du sol. La chaussure dialogue avec le béton. On dirait une discussion entre deux blocs de matière qui se reconnaissent enfin.

9h22 U-Bahn
Le métro berlinois est un poème sonore. Un endroit où les néons ont la couleur des gueules de bois. Un endroit qui semble dire : « Ici, on ne vient pas pour être beau, on vient pour être utile. » Parfait pour le gorpcore. Gilles pose sous les néons jaunes. Sa veste technique renvoie la lumière comme si elle absorbait le spectre entier. Les reflets sur les vitres me donnent envie de tourner un film.
Je shoote en vitesse lente pour attraper la vibration du train. Les silhouettes deviennent des fantômes. Le modèle devient une armure. La ville devient un outil. Je me dis que Berlin devrait être vendue en pack avec un filtre « dure réalité ».
12h03 Märkisches Viertel
Bienvenue dans la zone la plus radicale du shooting : un quartier tellement géométrique qu’il ferait passer un architecte suisse pour un punk anarchiste. Ici, tout est ligne, répétition, volonté. Le décor idéal pour tester la dimension technique des vêtements. Je fais poser Lucie devant une façade en béton strié. Son manteau Palladium répond aux angles comme s’il en connaissait le langage. Je shoote en serré, puis en très large. Large, elle semble disparaître dans l’ampleur du décor. Serré, elle devient une extension de l’architecture. Berlin est une ville qui aime avaler les humains. Au moins, ils ont l’air d’être venus volontairement.

15h38 Oberbaumbrücke
Le vent s’est levé. Le soleil aussi, par accident probablement. On tourne sous l’Oberbaumbrücke, où les trains passent comme des rappels à l’ordre. Je fais courir Gilles. Je veux du mouvement, du flou, du bruit. Avec le gorpcore, il faut prouver l’usage. Le vêtement technique, c’est une promesse d’action. Je cadre bas, j’attends le passage du train, je déclenche. Le pont, le métal, la vibration : tout s’aligne. Une scène qui sent la fatigue, la vitesse, la modernité froide. J’adore.

17h18 Alexanderplatz
Retour au centre. La Fernsehturm perce le ciel comme une antenne paranoïaque. On shoote les dernières images dans un carré de béton fissuré. Lucie tourne, marche, s’arrête. La lumière est courte. Le froid pique. Le vêtement technique brille juste ce qu’il faut. Ici, tout semble conçu pour rappeler que le choix esthétique n’est jamais neutre. Même un trottoir peut décider de ton humeur.
Je cadre une dernière fois. La ville me dit : « c’est bon, t’en as assez. ».
Et elle a raison.
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