” Jean-Louis est un puzzle fait de désir “. Il a créé le Who’s Next, il a contribué à imposer les accessoires de mode dans le paysage français, et aujourd’hui, il fait vibrer l’univers créatif avec une marque intrigante, libre, et joyeusement indéfinissable : Jean-Louis. Derrière tout cela, un homme, Xavier Clergerie, se raconte dans une conversation sans filtre, mêlant autodérision, lucidité, philosophie et désir brûlant de collaboration. Rencontre avec un homme qui ne cherche ni le succès, ni l’approbation, mais une vibration collective.
« Je ne suis pas un personnage, je suis en mouvement »
Dès les premières minutes, le ton est donné. À la question “Qui est Xavier Clergerie ?”, il éclate de rire. Et sa réponse, à contre-courant des discours convenus, plante le décor : « Je cherche les médias qui me permettent de partager mes impulsions, mes envies. Oui, c’est narcissique, mais c’est comme ça. Je ne cherche pas à aider les autres par générosité pure. En les aidant, je m’aide moi-même. »Une forme d’altruisme pragmatique, presque instinctif. Une énergie fondatrice qu’il puise dans une trajectoire personnelle toujours tournée vers l’autre. Son premier salon, Première Classe, était né de cette impulsion : « C’était pour défendre les créateurs d’accessoires. Mon père en faisait partie. À l’époque, l’accessoire n’était pas reconnu. Le mot même n’avait pas le sens qu’il a aujourd’hui. Je voulais créer un espace à leur niveau, les regrouper, leur offrir une plateforme digne de ce qu’ils proposaient. »
Des salons comme des médias, pas des outils commerciaux
Le mot « média » revient souvent. Pour Clergerie, un salon n’est pas un outil de vente, c’est un espace d’expression. Who’s Next devient ainsi un terrain de jeu, un outil de transmission de tendances : « Quand je faisais des défilés, c’était pour faire passer de l’intuition, de l’information. J’adorais collaborer avec les stylistes, les marques, les coiffeurs. Je n’ai jamais vu ça comme un business pur. » Il l’admet : il n’a jamais cherché à être visible en tant que personne. Il ne s’est jamais mis en avant. « Tu me connais parce que j’ai bougé. Mais moi, ce que j’aime, c’est collaborer. C’est là que je dépasse mes propres idées. » Jean-Louis : pas une marque, un puzzle vivant Quand on aborde le sujet Jean-Louis, ses yeux brillent. À la question : « C’est un gros kiff ou une stratégie marketing ? », il répond : « Il n’y a pas de marketing derrière. Tout est marketing, mais je ne l’ai pas pensé comme ça. » Pour lui, Jean-Louis est né d’un besoin de faire, pas d’un plan stratégique. Il évoque sa dyslexie, qui rend l’expression verbale parfois difficile, mais aiguise son intuition visuelle : « Je vois l’image globale, je pose des pièces partout, comme un puzzle. Jean-Louis, c’est ça : un puzzle d’envies, de collaborations. » La marque est née d’une constellation improbable de personnes : un ancien cuisinier devenu brasseur, des jeunes créateurs rencontrés à Who’s Next, un jeune graphiste, Théo Sutter, qu’il repère à la sortie de l’école : « T’as pas envie de faire un truc ?” Et on se lance. Hier encore, j’étais avec des jeunes qui ne trouvaient pas de stage. Je leur ai dit : “On va faire un jeu vidéo.” Je ne sais pas où ça va, mais on le fait. »
L’énergie des autres comme carburant

Clergerie est lucide sur sa propre dynamique : « Il y a un côté vampire. Je me nourris de l’énergie des autres. J’ai besoin de me régénérer avec du sang neuf. Mais en échange, je sais où je vais. Et je sais que je ne peux pas créer seul. Et d’ailleurs, ça ne m’intéresse pas. » C’est un trait récurrent dans son parcours : fédérer, assembler, infuser, mettre en lumière. À ses yeux, s’il était capable de créer seul, il serait artiste peintre. Mais la solitude créative ne l’attire pas. Ce qui l’intéresse, c’est l’énergie collective, l’imprévu, le lien. Un projet “sérieux” qui passe par la rigolade Il sait que Jean-Louis déroute. Et il ne cherche pas à être pris au sérieux : « Ce que je fais, je le fais sérieusement, mais je passe par la rigolade. Parce que derrière, il y a du fond. Et aujourd’hui, on est dans une époque de forme. Il faut revenir au fond. » Cette méthode, il l’a toujours appliquée, même dans ses campagnes publicitaires passées : « Je ne cherchais pas à plaire à mes exposants. Je voulais faire passer une idée, semer une graine dans la tête des gens. Avec Jean-Louis, c’est pareil. » Clergerie ne travaille jamais pour “plaire”. Il dit même : “J’aime pas plaire. Ce que tu fais pour plaire, c’est souvent raté.” Sa stratégie est autre : viser les 0,01 % qui comprendront dès le départ, et laisser le reste du monde suivre plus tard, si cela doit arriver.

De la tendance au spectacle : vers une comédie musicale
Jean-Louis Son ambition ? Étonnante et audacieuse : transformer Jean-Louis en comédie musicale itinérante. « Un événement qui embarque tout l’univers Jean-Louis : les gens, les produits, les talents. Comme un salon, mais en spectacle, en tournée. » Il voit la mode comme une scène ouverte, une matière vivante qui ne se réduit ni à des vêtements ni à des likes sur les réseaux. « Je ne suis même pas passé par Instagram. J’ai commencé par faire une BD. Les réseaux, ce n’est pas ma voie. »

Philosophe plus que fashionista
Quand on le pousse à nommer des marques qu’il admire, il refuse d’en désigner une seule. Ce n’est pas son langage. Il préfère citer Socrate et Jésus comme figures d’inspiration : « Ce sont deux êtres qui ont marqué la pensée humaine. J’aime les dessiner. Ce n’est pas pour leur dimension divine. La divinité est en chacun de nous. » Plus que des icônes de mode, Clergerie s’ancre dans une vision philosophique, presque spirituelle de la création. Il aime les périodes où les sociétés avaient le temps de penser, où la parole humaine atteignait son apogée. “C’est ça que je cherche, chez les gens : leur âme. L’esprit, c’est une chose. Mais l’âme, c’est là que tout se joue.”
“Je ne suis pas assez déséquilibré pour être artiste”
Il ne se voit pas comme un artiste. Trop équilibré pour ça, selon lui. Mais il admire profondément les artistes, pour cette fragilité qui les pousse à créer. Pas d’admiration aveugle, cependant : « Je ne les admire pas. Ils font ce qu’ils doivent faire, et s’ils le font bien, tant mieux. » Dans ce rapport au monde, il observe une bascule. Lors de sa visite à Art Basel, il constate que l’art revient au geste, à la technique, au savoir-faire. L’époque se lasse du conceptuel, et cela le réjouit. « On revient à la main. À la vraie création. Pas de l’IA. Pas de la spéculation. Juste des artistes qui savent faire. »
Un créateur libre, hors cadre
Xavier Clergerie n’est ni un entrepreneur au sens classique, ni un créatif marketing. Il incarne une forme de création libre, intuitive, collective. Il ne cherche ni la reconnaissance, ni le volume, ni les chiffres. Il cherche des vibrations, des connexions humaines, des micro-communautés. Il cherche à faire, à rassembler, à rire aussi. Et Jean-Louis ? Ce n’est pas une marque. C’est une constellation. Un laboratoire. Une scène. Un mouvement. Une graine de futur.
En écoutant Xavier Clergerie, on comprend vite que la création peut être un acte de résistance joyeuse, un refus du lisse, un appel à la complexité. Ni gourou, ni startupper, il propose autre chose : une voie de liberté, de sincérité et d’élan vital. À contre-courant ? Certainement. Mais n’est-ce pas de là que viennent les vraies révolutions créatives ?
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