Le Gorpcore : l’uniforme des nouveaux explorateurs urbains ?
Un sac banane compact en nylon. Une veste Gore-Tex zippée jusqu’au menton. Des chaussures de trail Salomon. Une casquette technique et un sac fourre-tout Patagonia. Non, ce n’est pas un randonneur qui s’attaque au GR20 français. C’est un créatif en route vers un café du Marais. Bienvenue dans le monde du Gorpcore, l’esthétique post-outdoor où les gens s’habillent pour survivre en ville comme ils le feraient en pleine nature.
Aux origines : du sentier à l’asphalte
Le terme “Gorpcore” naît en 2017 dans New York Magazine, inspiré par l’acronyme G.O.R.P. (“Good Ol’ Raisins and Peanuts”), le mélange de fruits secs des randonneurs américains. Le style qui en découle est tout aussi fonctionnel : vestes The North Face, sacs Arc’teryx, chaussures Merrell, pantalons déperlants, et textiles ultra-techniques. D’abord porté par des passionnés de randonnée urbaine – ces flâneurs métropolitains qui traversent leur ville comme un parc naturel –, le style se propage rapidement. Les codes de l’outdoor s’invitent dans la rue. Et avec eux, un imaginaire de survie urbaine qui résonne fort dans une époque incertaine.

Une armure pour temps anxieux
Ce que raconte le Gorpcore, c’est une angoisse contemporaine. Face aux bouleversements climatiques, aux pandémies, aux incertitudes politiques, les corps cherchent du réconfort dans des matériaux techniques. La mode devient fonctionnelle, protectrice, presque militaire. On s’habille pour affronter les éléments – même si ces éléments ne sont que du vent entre deux stations de métro. La technique remplace l’élégance. La fonctionnalité devient désir. On zèbre les trottoirs en Gore-Tex, on gravit des escaliers en Vibram. L’équipement de montagne, jadis réservé aux sommets, devient l’uniforme d’un citadin en mode survie douce.
Les héros du textile technique
Des marques historiquement outdoor deviennent emblèmes mode. Arc’teryx, Salomon, Patagonia, Columbia, Mammut, Gramicci… Leurs pièces, conçues pour la haute montagne ou la grande randonnée, s’exhibent dans les capitales. La clé ? Une esthétique fonctionnelle assumée, dépourvue de surplus. Poches multiples, zips laminés, capuches ajustables, matières déperlantes. Rien n’est décoratif. Et c’est précisément ce radicalisme pratique qui fascine. Quand Frank Ocean ou A$AP Rocky sortent en shell Arc’teryx, c’est moins une préparation au trek qu’une posture : celle d’être prêt, adapté, imperméable à la tempête sociale.

Quand la mode s’en empare
La mode, bien sûr, récupère. Balenciaga, Gucci, Louis Vuitton ou encore Nike ACG intègrent les codes Gorp dans leurs collections. Le luxe s’inspire de la haute performance. Les boots de trail deviennent objets de désir. Les parkas en ripstop deviennent iconiques. Des créateurs comme Errolson Hugh (Acronym), Junya Watanabe ou encore le studio And Wander brouillent les lignes entre techwear pur et couture outdoor. Le style s’intellectualise. Le Gorp devient statement. Une façon de dire : je suis dans le monde, mais prêt à le quitter à tout moment.
Flâneur 2.0 : la ville comme terrain d’exploration
Dans cette esthétique, la ville est un territoire incertain. L’urbain devient un paysage instable. Le corps s’y protège, s’y déplace, s’y adapte. L’explorateur urbain est une figure hybride, entre le hacker et le botaniste. Son sac contient un filtre à eau, une batterie externe, un carnet, un stylo Fisher Space Pen. Il porte des chaussettes techniques, un pantalon stretch, une polaire compressible. Le style n’est pas ostentatoire. Il est stratégique. Chaque pièce a une fonction. Rien n’est gratuit. Et c’est cette maîtrise feinte qui séduit une génération lassée du superflu.
Tokyo, Berlin, Londres : trois visions du Gorp
• À Tokyo, le Gorpcore flirte avec le techwear cybernétique : silhouettes monochromes, layering millimétré, pièces modulables.
• À Berlin, le style se fait brut, minimal, presque industriel. On croise du Gorp en noir mat, porté sans maniérisme.
• À Londres, le Gorpcore se mélange aux codes street et punk. On mixe Patagonia et vintage Burberry, Salomon et denim usé.
Un seul point commun : la volonté de reprendre le contrôle par le vêtement. Habiller un corps en mouvement, dans un monde qui vacille.
Le faux pratique : paradoxe du Gorp
Mais cette esthétique soulève un paradoxe. Les pièces Gorp, parfois très coûteuses, sont rarement utilisées à pleine capacité. Une veste imper-respirante à 800€ pour aller chercher un flat white ? Un sac 35L pour un laptop et un roman de poche ?Le Gorp flirte alors avec le fétichisme technique. Il devient un luxe déguisé en pragmatisme. Une armure sociale plutôt qu’un équipement de survie. Et c’est peut-être là que le style trouve sa force symbolique : dans le décalage entre fonction réelle et fonction perçue.
Un geste écolo, ou un autre désir de consommation ?
Autre contradiction : les marques comme Patagonia prônent une consommation responsable, la réparation, la durabilité. Mais leur esthétique est désormais désirée, collectionnée, achetée, revendue. Peut-on prôner la sobriété tout en alimentant une obsession stylistique ? Peut-on acheter cinq doudounes recyclées par saison et se revendiquer slow fashion ? Le Gorpcore pose cette question brutale : est-ce qu’un look peut être éthique si son usage ne l’est pas ?

Le futur du Gorpcore : entre réinvention et backlash
Le Gorpcore mute. Parfois vers plus de minimalisme (influence normcore). Parfois vers plus de dystopie (influence survivaliste). On voit apparaître des filets, des gilets modulaires, des lunettes tactiques. Le Gorp flirte avec le jeu vidéo, l’univers post-apocalyptique, les esthétiques de la fuite. Mais déjà, certains y voient une mode trop prévisible. Une silhouette “creative type” trop identifiée. Le Gorp pourrait se diluer, ou renaître ailleurs, sous une forme plus silencieuse, plus intime, plus technique encore. Le Gorpcore est bien plus qu’une tendance. Il est un symptôme visuel. Une façon de dire : je suis prêt à tout, même si je ne vais nulle part. Il incarne le désir contemporain d’être à la fois protégé, stylé, autonome, et connecté à la nature – même en pleine zone urbaine. C’est une écriture vestimentaire de la crainte moderne. Un art de la parure pour un monde instable. Et s’il ne nous protège pas vraiment des tempêtes, le Gorpcore nous donne au moins l’illusion d’y être préparés.
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